Financiarisation des soins : vers un tournant ?

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7 min 40 s

L’actualité de la fin de l’année 2024 a mis en lumière undébat majeur : comment encadrer la place grandissante des capitaux extérieursdans l’offre de soins, tout en préservant l’indépendance professionnelle despharmaciens et autres professionnels de santé ? Plusieurs éléments récents – enparticulier un arrêt de la Cour de cassation du 18 septembre 2024 et un rapportde la commission des affaires sociales publié fin septembre – invitent à unapprofondissement du cadre réglementaire. Le sujet, qui touche tant les pharmaciesd’officine que d’autres secteurs (laboratoires de biologie, centresd’imagerie, dentaires, ophtalmologiques…), est devenu stratégique pour l’avenirde la santé en France.

1. Un arrêt déterminant sur les obligations convertiblesen actions

Le 18 septembre 2024, la Cour de cassation a clarifiéla nature et le régime juridique des obligations convertibles en actions(OCA) émises par une société d’exercice libéral par actions simplifiée(Selas) de pharmaciens d’officine. Le cas concernait des OCA cédées à desinvestisseurs non habilités à détenir du capital dans une officine depharmacie.

  • Titres     de créance tant qu’ils ne sont pas convertis
        La Haute Juridiction a jugé que ces OCA conservent la nature de titres     de créance tant qu’elles ne sont pas converties, et qu’elles ne sont     donc pas prises en compte pour apprécier le respect des règles de     détention du capital.
  • Principe     d’indépendance
        L’arrêt réaffirme malgré tout la primauté du principe d’indépendance     professionnelle du pharmacien : la détention du capital d’une SEL de     pharmaciens par des non-professionnels reste strictement encadrée.
  • Encadrement     du financement
        La Cour souligne la nécessité de veiller à la conformité des pratiques     de financement au cadre légal. Toute conversion en actions par des     tiers non autorisés serait illégale et remettrait en cause l’indépendance     de l’officine.

Cette décision conforte la possibilité de recourir à desformes de financement diversifiées (dont les OCA), tout en posant un garde-fou: les titres de créance n’équivalent pas à une participation aucapital tant qu’il n’y a pas conversion.

2. Les propositions de la commission des affairessociales pour limiter les dérives

Une semaine après l’arrêt, la commission des affairessociales a publié un rapport d’information contenant 18 propositionspour mieux encadrer la croissance de la financiarisation dans le secteurde la santé. Cette démarche, initiée dès janvier 2024, traduit une volontépolitique de préserver l’éthique et l’indépendance desprofessionnels de santé.

  1. Encadrer     la gouvernance des SEL
        La commission recommande un réajustement des règles de détention     des droits sociaux et des droits de vote, de manière à garantir le     contrôle effectif par les pharmaciens (ou médecins) exerçant dans la     structure. Le constat est qu’à mesure que des investisseurs extérieurs     entrent au capital, des « détournements » via des actions de préférence ou     montages complexes peuvent survenir.
  2. Réguler     l’intervention des acteurs financiers
        Pour empêcher les placements spéculatifs à court terme et éviter un     “retrait abrupt des capitaux”, la commission préconise de fixer une     durée minimale d’investissement. L’objectif : sécuriser l’officine,     réduire les risques de revente précipitée et de déstabilisation de la     structure.
  3. Renforcer     le contrôle ordinal
        Les ordres professionnels (dont l’Ordre national des pharmaciens) seraient     dotés de compétences accrues pour analyser les schémas de     financement et vérifier que l’indépendance reste effective. Parmi les     pistes : un examen renforcé des documents contractuels (pactes d’associés,     statuts, pactes d’actionnaires…) et un meilleur partage d’informations     entre les ordres, les sociétés et les instances gouvernementales.
  4. Élargir     le périmètre des documents à transmettre
        La commission envisage de contraindre les SEL à transmettre non     seulement leurs statuts, mais aussi des clauses spécifiques sur la     répartition du pouvoir (droits de vote, conventions de blocage, etc.),     afin de s’assurer qu’aucun montage ne sape l’autonomie décisionnelle du     pharmacien titulaire.

3. Un phénomène déjà présent dans d’autres secteurs

La commission des affaires sociales s’est appuyée sur desretours d’expérience d’autres professions de santé où la financiarisation a étéprécoce :

  • Laboratoires     de biologie médicale : Depuis une dizaine d’années, l’entrée massive     de capitaux extérieurs (fonds d’investissement, groupes étrangers) a     permis l’essor de grands réseaux, soulevant des questions de qualité,     de tarification et de risque de monopole.
  • Centres     dentaires et ophtalmologiques : Certains scandales (conflits     d’intérêts, soins standardisés pour maximiser la rentabilité) ont mis en     évidence des dérives où l’exigence de rentabilité pouvait l’emporter sur     la qualité des soins.

Au niveau européen, divers rapports pointent également lesdangers d’une concentration excessive de l’offre de soins dans les mainsd’investisseurs non professionnels du secteur médical. Certains pays(Allemagne, Espagne) renforcent eux aussi leurs dispositifs de contrôle pourpallier ces problématiques.

4. Vers de nouvelles évolutions législatives d’ici 2025

Selon la commission, les mesures proposées ne sont qu’un premierpas. D’autres travaux, notamment une mission de l’Inspection générale desaffaires sociales (Igas) et de l’Inspection générale des finances (IGF),devraient rendre leurs conclusions en mars 2025. Il est probable qu’un nouveaucadre législatif émerge, qui renforcera :

  • La     transparence du financement : Des obligations déclaratives plus     poussées (identité des actionnaires, taux de détention, clause de sortie)     afin de détecter toute évolution qui mettrait en péril l’indépendance     professionnelle.
  • La     coordination ordinale : Un rôle accru des ordres pour valider ou     invalider certains dispositifs de détention du capital, voire imposer     des modifications statutaires.
  • Des     sanctions dissuasives : En cas de violation flagrante du principe     d’indépendance, la loi pourrait prévoir un renforcement des sanctions     (invalidité des actes, voire retrait d’agrément).

5. Un équilibre à trouver entre indépendance et dynamismeéconomique

Le contexte actuel montre qu’il existe un besoin réel decapitaux pour moderniser l’offre de soins : développement de l’e-santé,équipements coûteux (imagerie, robotisation), extension des gammes de servicesen officine, etc. La Cour de cassation, la commission des affaires sociales etl’Ordre national des pharmaciens reconnaissent qu’une ouverture du capitalpeut apporter un dynamisme bienvenu dans le secteur.

Toutefois, la priorité reste l’indépendance desprofessionnels et la qualité des soins. Si des fondsd’investissement ou des opérateurs financiers peuvent contribuer àl’innovation, ils ne doivent pas prendre le contrôle décisionnel aux dépens despharmaciens et de l’intérêt des patients.

En conclusion

Les récents événements – arrêt de la Cour de cassation du18 septembre 2024 et rapport de la commission des affaires sociales –soulignent la nécessité de clarifier le cadre légal entourant lafinanciarisation de l’offre de soins. Entre l’exigence de protégerl’indépendance professionnelle des pharmaciens et celle de permettre desfinancements extérieurs, un nouveau cap se dessine pour 2025, avec :

  • Des règles     de détention du capital révisées, notamment l’encadrement des OCA et     des actions de préférence.
  • Une plus     forte intervention des ordres professionnels pour valider les montages     financiers.
  • Des pistes     de régulation visant à éviter les investissements purement spéculatifs     et à maintenir la dimension éthique et qualitative du soin.

L’évolution du cadre législatif, couplée à une coopérationrenforcée entre législateurs, ordres professionnels et acteurs du secteur,laisse espérer un juste équilibre entre innovation économique et défensedes principes fondamentaux de la profession pharmaceutique.

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